AU NOM DU PÈRE

CRÉATION AUTOMNE 2021

(titre provisoire)

Claire vient de déménager. Dans son nouveau salon, il lui reste à ranger une grande malle verte qu’elle n’a pas encore ouverte. Ici reposent ses souvenirs de petite fille. Un chapeau bolivien, une flûte irlandaise, un masque japonais. À chacun de ses voyages, son père, grand reporter d’images, lui ramenait un cadeau. Claire regarde la malle. Elle se souvient qu’un jour, elle n’a pas reconnu son père.

INTENTIONS

En 1990, j’ai 4 ans.
Mon père rentre du Japon où il est parti tourner un reportage dans des mines de charbon pendant plusieurs semaines. Ma mère m’amène avec elle le chercher à l’aéroport. Les portes automatiques du hall d’arrivée s’ouvrent. Parmi les passagers, un grand brun moustachu se rapproche de nous. J’agrippe ma mère et me cache derrière ses jambes. Je ne reconnais pas cet homme qui veut me prendre dans ses bras. Cet instant clef de mon enfance, je n’en garde aucun souvenir. C’est ma mère qui me l’a raconté.

Je ne me rappelle pas des longues absences répétées de mon père.

L’URSS, la République populaire de Chine, la Bolivie, l’Europe... Petite, je regarde les photographies de mon père en tournage pour imaginer sa vie.
Je ne me souviens que de mon père qui rentre.

Un souvenir en particulier : il fait nuit. Nous avons déjà dîné, ma mère, ma sœur et moi. Je suis en pyjama, je baille et me frotte les yeux. Mon père est grand, il en impose. Il ouvre son sac de voyage et en sort deux petites poupées russes en plastique. Une rouge pour ma sœur et une violette pour moi. Je suis heureuse. À l’autre bout de la planète, mon papa a pensé à moi. Il est « le plus beau du monde ».
 Enfant, à partir des lacunes de présence de mon père, je créé le héros de mon enfance. Mon père est brun, musclé et sa moustache est bien drue. Il parle anglais, italien, espagnol, allemand. Sur son passeport, on trouve des tampons de tous les pays du monde. Il rencontre des stars et filme les plus grands sportifs internationaux de l’époque. Bref, dans mon regard d’enfant, il est invincible, grandiose et super-extra.

Mais en grandissant, mon regard va se transformer. L’image du père idéal va peu à peu s’estomper.
Au nom du père est un récit autobiographique fictionnalisé.

L’histoire de Claire, seule en scène, est celle de l’enquête que je mène depuis plus de dix ans. Cette enquête est née d’un constat. Celui que mon histoire familiale est marquée par l’absence. Dans la famille de mon père, on se renie, on s’écrit. On disparaît des vies de sa famille. Et on construit les images des absents pour créer les liens fictifs d’une filiation brisée.

Que viennent combler ces images que l’on s’invente ? Que deviennent-elles au fil du temps ? Comment se construit-on une fois ces images idéales estompées ?

Au cœur de Au nom du père vient aussi se jouer la question de la mémoire.
 Que fait-on de notre mémoire familiale ? Qu’est-ce que l’on recréé, invente, sublime, efface ? Qu’est-ce que cette mémoire subjective raconte de nous ?

Pour ne pas hériter de l’absence, pour reconstruire une mémoire éveillée et pour redonner du sens, je me mets à enquêter.